Pour célébrer la Journée Mondiale du théâtre, le 27 mars prochain, le Conseil québécois du théâtre (CQT), renoue avec la tradition qui est de diffuser un Message québécois. À la demande du CQT, Lise Vaillancourt, dramaturge et romancière, signe cette année le Message québécois pour la Journée Mondiale du Théâtre 2009.
Madame Vaillancourt est une éminente personnalité dans le paysage théâtral québécois. Elle a été une des figures dirigeantes du Théâtre Expérimental des femmes dans les années 80 et participait à la création du Théâtre Espace Go à Montréal. Elle a ensuite assuré la direction artistique du Théâtre de la Ville à Longueuil à deux reprises. Elle est actuellement présidente du Centre des auteurs dramatiques (CEAD). Auteure d'une dizaine de pièces de théâtre, elle écrit tant pour le public adulte que pour l'enfance et la jeunesse.
La Journée Mondiale du Théâtre, créée en 1961 par l'Institut International du Théâtre (IIT) et célébrée annuellement le 27 mars, est une formidable tribune à l'échelle de la planète pour célébrer l'art théâtral. L'IIT propose, chaque année, la diffusion et la lecture d'un Message international qui est rédigé par une personnalité théâtrale de renommée internationale. Rappelons qu'en 2000 et 2008, ce sont les Québécois Michel Tremblay et Robert Lepage qui se voyaient confié ce privilège. En 2009, c'est Augusto Boal, homme de théâtre brésilien et politicien engagé, fondateur du mouvement « Le Théâtre de l'Opprimé », qui signe le Message international. Ce texte est disponible au http://www.iti-worldwide.org/.
Les manifestations qui marquent la Journée Mondiale du Théâtre permettent de sensibiliser l'opinion publique au rôle de la création théâtrale dans le développement des sociétés et sont une occasion pour les artistes de la scène de partager avec leur public une vision de leur art. Le Message québécois signé par Lise Vaillancourt sera distribué et lu dans les lieux de diffusion de spectacles de théâtre au Québec ainsi que dans divers lieux culturels.
Le théâtre québécois offre une parole multiple. C'est une voix qui permet de dire le monde qui nous entoure à travers des &eolig;uvres de création, des &eolig;uvres classiques, des &eolig;uvres modernes ou contemporaines d'ici et d'ailleurs, afin de mieux le comprendre, afin de mieux nous comprendre. Pour la Journée Mondiale du Théâtre 2009, le Conseil québécois du théâtre souhaite honorer la dramaturgie québécoise, et à travers elle, l'art théâtral si essentiel à l'identité et la culture d'une nation.
Message québécois pour la Journée Mondiale du Théâtre, 27 mars 2009
Par Lise Vaillancourt
Nous sommes tous des voyageurs. Nous sommes en marche depuis sept millions d'années. Nous sommes partis d'un grand continent originel : l'Afrique. Nous avons parcouru la terre entière en suivant les animaux. Nous avons découvert le feu; une de nos plus grandes révolutions culturelles. C'est avec la maîtrise du feu que l'humain s'est séparé de l'animal.
Durant cette longue marche, nos corps se sont transformés. Nous sommes passés des cris aux premiers mots. Notre cerveau a développé le lieu de la sensation et le lieu de l'émotion, le lieu de la mémoire et le lieu du langage. Nous avons commencé à parler pour transmettre nos connaissances à ceux qui nous suivaient. Nous avons commencé à parler pour échanger sur notre représentation du monde.
J'écris ici une histoire qui n'est pas encore écrite. En relisant mes bouquins sur la naissance de l'homme sur terre, je tente de mettre en lumière la naissance de l'imagination. Je pense ceci :
Un jour, il y a eu un événement qui a marqué l'apparition de l'art. Un jour, l'humain n'a plus supporté la disparition définitive d'un membre de sa communauté. Ce jour-là, il a couché le mort en position f&eolig;tale et l'a muni d'objets. Puis, il s'est peint tout le corps. Ensuite, il a dansé et chanté. Puis, en tapant sur son tambour, il a aidé le défunt à faire le passage vers un lieu qu'il ne voyait pas. Dans ce lieu inaccessible à sa vue, il a imaginé que le mort allait là pour renaître. À partir de ce jour, il s'est mis à imaginer des histoires dans d'autres lieux qu'il ne voyait pas. Le volcan est devenu un géant qui faisait une colère sous la terre. La tempête du ciel est devenue une divinité orgueilleuse qui lançait ses foudres. L'imagination a été la toute première science des humains pour s'expliquer le monde. L'imagination est née avec la métaphysique.
Plus tard, le conteur a succédé au chaman. Il a peint son corps de façon fantaisiste et a endossé des vêtements d'apparats. C'était une très bonne idée pour attirer l'attention des spectateurs. Puis, devant une paroi, sur un petit monticule, à la lueur de plusieurs chandelles placées devant lui, avec un tambour et trois cailloux, il s'est mis à raconter les événements de la communauté; les circonstances d'une mort accidentelle, ou, suite à un tremblement de terre, l'histoire d'un géant qui faisait une colère. Entre la fin du jour et le moment du sommeil, à cette heure où la nuit était bien installée, les gens se sont rassemblés. Cette manifestation a revêtu, avec le temps, un caractère paisible, parce qu'ils se trouvaient regroupés, et un caractère rassurant parce qu'il était devenu absolument nécessaire de se raconter le monde dans lequel on vivait. C'était il y a 40 000 ans.
Quand les archéologues entrent dans les grottes de Lascaux dans les années 50 et découvrent les peintures sur les parois, ils constatent que ces oeuvres ont toutes été exécutées au plus profond de la grotte, près des lieux rituels faits aux morts. Sous les &eolig;uvres, ils vont trouver des petites lampes de suif avec lesquelles les peintres devaient s'éclairer et d'innombrables empreintes de mains sur les parois comme autant de signatures. Quand ils reviennent avec des lampes de forte intensité, ils découvrent des voûtes immenses recouvertes d'animaux géants formant des compositions d'une complexité picturale et d'une beauté à couper le souffle.
Aujourd'hui, alors que nous avons exploré notre planète et l'univers qui nous entoure, nous poursuivons notre voyage. Le nouveau lieu invisible est devenu celui des profondeurs de l'âme humaine. Dans ce lieu, nous y trouvons à la fois l'humain de toujours et l'humain contemporain.
Le théâtre est issu d'un art archaïque avec lequel nous racontons notre histoire moderne; la scène est l'ancien monticule où se tenait le conteur; le performer ou l'acteur est l'ancien chaman; le personnage est l'unique lieu, le lieu de toutes nos histoires et de tous nos conflits. Et quand le noir se fait dans la salle, nos yeux s'allument comme autant de petites bougies de suif. Nous savons que nous sommes là avec le secret désir de découvrir quelque chose de notre humanité que nous ne comprenons pas. Et c'est souvent en acceptant d'aller au plus profond du personnage que nous risquons d'être époustouflés comme devant la magnificence des oeuvres dans les grottes de Lascaux.
Neruda écrivait : Nous ne cherchons pas le mystère. Nous sommes le mystère.
Aujourd'hui, nous avons développé la faculté de nous raconter notre aventure humaine de façon extraordinaire. Nous racontons parce que nous continuons de vivre et nous continuons de vivre parce que nous nous rassemblons. Nos histoires sont le prolongement de nous-mêmes. L'imagination est restée la science des artistes, une science exacte car elle doit, pour avoir une valeur, se tenir au plus près de la vérité.
Les gens de théâtre sont de tous les voyages. Les frontières géographiques sont plus faciles à traverser que les frontières culturelles. Nous traversons les frontières culturelles par besoin archaïque et primordial de partager notre représentation du monde. Nous poursuivons notre voyage. L'endroit où nous allons n'est pas sur les cartes. Il est au bout de la confiance [1], là où nous imaginons.
[1] Inspiré d'une phrase de Gabrielle Roy
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