Si j'étais ministre de la Culture : 13e lettre

31 mars 2014


DANS LE CADRE DE LA CAMPAGNE ÉLECTORALE PROVINCIALE 2014,
LE CONSEIL QUÉBÉCOIS DU THÉÂTRE A INVITÉ DES PERSONNALITÉS PUBLIQUES À S’EXPRIMER SUR LE THÈME
SI J’ÉTAIS MINISTRE DE LA CULTURE.

 
 


Si j’étais ministre de la Culture…
Par Mathieu Bock-Côté, sociologue, chargé de cours
et chroniqueur au Journal de Montréal



Ministre de la Culture. Pourquoi pas. Si je devais m’imaginer dans une fonction gouvernementale, ce ne serait pas la moindre. Non pas parce que ses budgets sont immenses. C’est le contraire. Mais parce qu’il s’agit d’une de ces rares fonctions où on se souvient que la politique n’est pas que la gestion à grande échelle d’une société : elle doit aussi, à sa manière, éduquer la nation et travailler à l’épanouissement de son « âme ».
 
Car le ministre de la Culture n’est pas seulement le promoteur de « produits culturels ». Il doit d’abord porter une « certaine idée de la culture ». J’avoue que la mienne est plutôt classique et devant ceux qui n’en finissent plus de se pâmer devant les avant-gardes autoproclamées et autres abonnés des performances mondaines vites oubliées, j’aurais tendance à envoyer le signal suivant : une culture forte ne doit jamais oublier ses fondements.
 
J’aurais l’envie de me mêler des affaires de mon collègue à l’Éducation. Mon objectif : le convaincre de se déprendre des théoriciens pédagogues bizarres qui ont disqualifié les œuvres, parce qu’elles seraient trop éloignées de l’enfant, qu’il faudrait plutôt plonger dans son quotidien. Je mènerais campagne auprès de lui pour qu’il remette au programme Molière et Racine, Corneille et Lafontaine. Pour renouer, d’une certaine manière, avec la civilisation française.
 
J’aime l’histoire et je crois qu’une société qui assèche son rapport au passé vide au même moment son identité de sa substance. N’importe qui peut alors en faire n’importe quoi. Voilà pourquoi je serais un ministre de la Culture passionné par la question du patrimoine. La beauté du patrimoine, c’est qu’il limite la tentation moderne de faire table rase, de tout repartir à zéro, il nous rappelle que le monde mérite aussi qu’on le conserve, qu’on le préserve.
 
Et voilà pourquoi je mettrais aussi en place une politique nationale de commémoration. Non pas pour muséifier la nation et l’étouffer dans la nostalgie mais pour rappeler garder la mémoire vivante et éviter le piège du présentisme débile. Commémorer, c’est entretenir la conscience historique, c’est vitaliser l’identité, et c’est aussi une manière de rappeler aux immigrants qui se joignent à nous qu’ils rejoignent une histoire qu’ils doivent s’approprier et poursuivre.
 
Mais pour que la culture rayonne, dans une société aussi médiatisée que la nôtre, elle ne doit pas être tenue seulement dans les marges, mais bien présente au cœur de l’espace public. Télé-Québec fait un travail essentiel. J’aimerais augmenter ses moyens pour qu’elle puisse s’y consacrer pleinement. Je voudrais aussi rapatrier dans mon giron le Canal Savoir, pour lui donner les moyens d’être pleinement la télévision d’idées qu’elle veut être.
 
J’embêterais aussi mes collègues pour que nous trouvions le moyen d’imposer une radio culturelle québécoise.  On me dira que le tout ne dépend pas du gouvernement du Québec, mais puisque je me plais ici à m’imaginer ministre dans un Québec indépendant,  je pourrais convaincre mon gouvernement de mettre en place une radio culturelle québécoise, un peu à l’image de France culture, qui permettrait de transposer la vie intellectuelle au cœur de la cité.
 
Finalement, le ministre de la Culture peut beaucoup et bien peu. Il peut beaucoup s’il donne une impulsion véritable à la culture comme priorité politique. Il peut bien peu si la population préfère se vautrer dans le divertissement le plus grossier, comme si la seule manière d’endurer une société. Voilà pourquoi il nous faudrait un gouvernement intégrant dans sa définition même du bien commun un idéal culturel fort. La chose est-elle si inimaginable ? 

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