Conseil québécois du théâtre
Le ministère de la Culture souhaite-t-il toujours remettre l'art au monde ?
2 juin 2011 | PARTAGER :        

 

Texte d'opinion paru dans l'édition du journal Le Devoir du 2 juin 2011.

Les 50 ans du Ministère de la Culture du Québec et la mise en place d’un Agenda 21 de la culture (A21C) représentent une occasion propice pour dresser un bilan des politiques culturelles et notamment de la politique de diffusion des arts de la scène, Remettre l’art au monde, promulguée en 1996. Rappelons que le Québec est l’un des rares États à s’être doté d’une telle politique. Doit-on y voir le signe que l’accès aux arts de la scène est une priorité du gouvernement québécois? On peut malheureusement en douter, 16 ans après sa mise en œuvre, puisqu’un écart préoccupant s’est dessiné entre les objectifs visés par cette politique et l’état actuel de la diffusion des arts de la scène.

Remettre l’art au monde s’articule en effet autour de deux grandes priorités, aujourd’hui négligées. Il s’agissait, d’une part, de garantir l'accès de la population à un éventail diversifié de spectacles qui reflètent la richesse de la création québécoise et étrangère et, d’autre part, de stimuler et raviver l’intérêt des citoyens pour l’art par la sensibilisation et le développement des publics. À cet égard, la politique accordait une attention particulière aux publics scolaires en identifiant l'école comme voie privilégiée d'accès aux arts et à la culture.

Une structuration remarquable, mais un accès limité

Au cours des 30 dernières années, plusieurs réseaux de diffusion ont été mis en place sur tout le territoire québécois. Les diffuseurs se consacrant uniquement à la diffusion du théâtre se sont regroupés au sein de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre (ADST) alors que les diffuseurs pluridisciplinaires ont mis en place le Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques unis (RIDEAU). Ces réseaux ont grandement contribué à ce qu’une programmation riche et variée soit offerte à la population, en accord avec les objectifs de la politique. Le gouvernement a su encourager les organismes de diffusion spécialisée et pluridisciplinaire, notamment par des programmes de financement pour les activités de fonctionnement ainsi que par des investissements importants pour le maintien et la mise en état d’infrastructures. La ministre de la Culture, Christine St-Pierre, a également mis sur pied, en 2009, une table de concertation en diffusion des arts de la scène réunissant les principaux intervenants de ce secteur.

Si ces actions du gouvernement ont favorisé un meilleur accès du public aux arts de la scène, cet accès demeure fort inégal, tant pour le public adulte que pour celui d’âge scolaire. Une étude menée par le Conseil québécois du théâtre, portant sur la saison 2007-2008, a révélé que seulement 97 productions théâtrales sur un total de 375 ont été jouées en tournée sur le territoire québécois pour tous les publics, et ce, de manière inégale dans les différentes régions. Qui plus est, on observe que davantage de ces productions ont été présentées dans le reste du Canada et en France que dans la majorité des régions du Québec. Ces problèmes d’accès résultent de multiples facteurs, dont le risque financier lié à la diffusion du théâtre de création, jumelé à l’obligation des diffuseurs d’assurer un équilibre budgétaire. Même en admettant que toutes les œuvres ne soient pas conçues pour tourner, force est de constater que le gouvernement apporte un soutien financier bien en deçà des besoins des diffuseurs et des objectifs de la politique.

En matière d’accessibilité, le public scolaire est desservi lui aussi de manière très inégale d’une région à l’autre. Cette situation problématique s’explique en partie par le caractère facultatif des activités culturelles et artistiques dans le cursus scolaire. La fréquentation des arts vivants repose trop largement sur la volonté des commissions scolaires, des directions d’écoles et des enseignants. Il est étonnant de constater que le gouvernement reconnaissait déjà cette problématique lors de la mise en place de sa politique de diffusion de 1996. Pour y remédier, il recommandait d’une part que la formation des enseignants accorde une plus grande attention aux arts et à la culture et, d’autre part, que les programmes d’enseignement intègrent davantage les activités culturelles et artistiques. Or, si les mesures mises en place ont pu encourager la formation artistique des élèves, la fréquentation des arts professionnels demeure toujours problématique.

Cet état de fait démontre que, près de deux décennies après la mise en place de la politique de diffusion, les objectifs en matière d’accessibilité sont loin d’être atteints et doivent faire l’objet de nouvelles mesures adéquates.

La sensibilisation et le développement des publics

Identifiés comme deuxième priorité de la politique, la sensibilisation et le développement des publics témoignent de la nécessité de raviver l’intérêt des citoyens pour les arts et la culture. Déjà en 1996, le texte de la politique concède que peu d’efforts ont jusqu’alors été consacrés au développement des publics. L’État s’engage donc à accroître et diversifier les moyens pour rejoindre tous les publics. Pourtant, en matière de développement des publics, une seule action aura été entreprise. De 1997 à 2003, le ministère de la Culture a offert un programme d’aide aux projets innovateurs en diffusion des arts de la scène. Misant sur des partenariats établis entre créateurs, producteurs et diffuseurs, ce programme a donné jour à des initiatives porteuses comme La Danse sur les routes du Québec, qui soutient la diffusion de la danse sur le territoire québécois, Les Sorties du Théâtre du Nouveau Monde, qui favorise l’accessibilité au théâtre classique à une grande partie de la population québécoise, ou encore Les Voyagements, outil permettant au théâtre de création d’aller à la rencontre du public des régions. Devant la réussite de ces modèles, pourquoi le gouvernement a-t-il préféré mettre fin à ce programme plutôt que de continuer à favoriser la mise en place d’initiatives probantes?

L’A21C, un moment opportun pour « remettre l’art au monde »

Le gouvernement québécois, sous l’initiative de la ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, Christine St-Pierre, a récemment entamé l’élaboration d’un Agenda 21 de la culture pour le Québec, dans lequel il entrevoit la culture comme l’un des quatre piliers du développement durable de la société québécoise. Dans la logique de l’A21C, il apparaît pertinent que soit pleinement mise en œuvre la politique de diffusion des arts de la scène afin de favoriser un accès plus large des citoyens aux œuvres artistiques dans l’ensemble du Québec. La mise en place de l’A21C représente également une opportunité pour que soit soutenu de façon conséquente le développement des publics, puisque celui-ci va de pair avec une démarche plus large de sensibilisation de la population à l’art. Former et élargir les publics, encourager leur participation à la vie culturelle et garantir la variété de l’offre culturelle et artistique représentent autant d’objectifs qui peuvent être atteints par un soutien accru aux organismes et structures de diffusion, nécessaires lieux de rencontres entre l’œuvre et le public. Sans des structures de diffusion fortes, la démocratisation culturelle, annoncée dans la bien nommée politique de 1996 – Remettre l’art au monde – et dans les fondements de l’A21C, demeurera un vœu pieux.

 

Alain Grégoire
Directeur général de la Maison Théâtre et président de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre (ADST)

Jean-Pierre Leduc
Diffuseur et président du conseil d’administration du Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques unis (RIDEAU)

Sylvain Massé
Codirecteur artistique du Théâtre Motus et président du Conseil québécois du théâtre (CQT)

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